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Parole à : M. Ben Ari, Directeur honoraire de l’INMED Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Monsieur Ben-Ari est le fondateur et directeur de l'Institut de neurobiologie de la Méditerranée de l'INSERM situé à Marseille sur le campus de Marseille-Luminy dont il est aujourd'hui le directeur honoraire. 

Pouvez-vous nous parler de votre domaine de recherche ?
Le domaine de recherche sur lequel je travaille est le cerveau, les neurosciences. Je pense que pour savoir comment une machine fonctionne il faut savoir comment elle se construit, c’est pourquoi je travaille en particulier sur le développement du cerveau ainsi que sur les maladies neurologiques. Le cerveau a une particularité, c’est que contrairement à n’importe qu’elle machine, il travaille en se développant. Ce travail est absolument essentiel pour confirmer le programme génétique. Parce qu’au fur et à mesure qu’il se construit, il s’adapte. J’ai développé un concept qui s’appelle « neuro-archéologie » : ce que je propose c’est que la plupart des maladies neurologiques naissent très tôt même quand elles s’expriment très tard. D’ailleurs dans certains domaines on commence à avoir la preuve irréfutable que c’est le cas. Prenons pour exemple le domaine des épilepsies ; Ce sont surtout des maladies du cerveau jeune ceci étant dit même quand elles s’expriment très tard il y a des traces précoces qui ont été des signes avant-coureur de ce qui va se passer après. Simplement très tôt elles sont infracliniques ou sous-liminaire ce qui veut dire qu’elles n’atteignent pas le seuil qui déclenche le signe clinique. En regardant avec les techniques d’imageries sophistiquées tel qu’on a maintenant, on s’aperçoit de plus en plus que le pourcentage d’épilepsies infantiles dues à des désordres de développement est en croissance exponentielle.
Il faut savoir que l’épilepsie est une maladie qui a énormément aidé à comprendre comment le cerveau fonctionne. En l’étudiant on a fait beaucoup de découvertes sur « comment une activité excessive modifie le comportement du cerveau ». Par exemple, certains de nos mécanismes que nous avons pour comprendre la mémoire sont basés sur des protocoles dans lesquels on augmente de façon artificielle l’activité électrique pour générer une mémoire mécanistique.

Parlez-nous du centre de recherche, l’INMED.
L’INMED  est l’un des principaux centres qui travaille sur la physiologie des réseaux de neurones. Nous sommes spécialisés dans le domaine suivant : « le cerveau est une machine qui « fabrique » de l’électricité et pour comprendre comme il marche il faut enregistrer cette activité électrique ». On veut connaitre la particularité des signatures électriques que peut avoir par exemple un neurone parkinsonien, huntingtonien ou bien épileptique. Une fois identifié on peut comprendre comment la maladie se propage.
J’ai voulu un centre qui rapproche la science de la société. Aujourd’hui, la science ne doit pas être faite dans son coin.
Parlons de la recherche dite appliquée –à but de prise de  brevet et de médicament et procédé curatif  Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un bon moyen. Je comprends parfaitement que l’on veule encourager des recherches dans un domaine particulier de la santé publique, c’est le rôle des politiques. Reste que les guérisons viendront probablement d’une recherche pas du tout centrée là dessus et c’est pour cette raison qu’il faut encourager et financer les travaux fondamentaux qui se font hors des autoroutes et des modes dominants. Les découvertes ne se font pas ainsi. Elles viennent de gens un peu plus curieux qui travaillaient sur une molécule Y qui faisait quelque chose ailleurs et ils se sont aperçu que qu’elle  pouvait agir dans d’autres circonstances.
Prenez l’exemple de Fleming qui a fait une découverte alors qu’il ne s’y attendait pas. Il y a des milliers de chercheurs qui avaient fait comme lui. C'est-à-dire qu’ils avaient mis des bactéries dans une boite de Pétri en s’apercevant que là où il y a un champignon les bactéries ne poussent pas. Cependant Fleming a eu l’intelligence de se demander pourquoi et il découvrit la pénicilline. C’est ca la recherche.
Ce qu’il faut faire c’est créer des instituts dans lesquels on a une recherche fondamentale extrêmement basique qui n’est pas du tout téléguidée à coté d’une recherche appliquée qui a pour but d’exploiter ce qui a été fait. L’INMED ce n’est pas seulement ça. C’est aussi un lycée de plus de 3000 élèves qui sont accueillis pendant 3 jours pour faire des expériences.
0n se rend compte que dans les pays occidentaux il y a une désaffection de la science, ce lycée permet d’avoir une autre vision de la science que la manière dogmatique dont elle est enseignée. Il faut parler des questions de bases qui ont été posée et qui ont amené à la découverte d’un traitement ou autre.
Une des autres particularités de l’INMED c’est que l’argent est totalement partagé. Je pense que le système anglo-saxon qui malheureusement a totalement été copié par la France qui consiste à vouloir donner à chaque équipe son budget et les mettre en compétition n’est pas le moyen pour faire de la bonne recherche. Il faut au contraire mettre des gens qui ont des spécialités différentes sur le même sujet et partager le budget. A l’INMED les équipes travaillent ensemble personne n’est en compétition et donc le partage est facile.
L’INMED c’est donc une façon de voir la recherche avec un minimum de mur, un maximum de collaboration et aucune compétition à l’intérieur. Avec une réelle volonté de faire de « vraies » découvertes en se posant les bonnes questions. La plupart des recherches que nous avons faites viennent de choses totalement incidentes. Il faut poser des questions très fondamentales en gardant les yeux ouverts.

Comment considérez-vous la recherche dans le monde actuel ? Et la valorisation ?
On vit dans un monde dans lequel la technologie occupe une place de plus en plus centrale. J’ai  peur que le développement excessif de la technologie remplace la recherche de concept. Pour tout vous dire, j’ai l’impression que cette évolution technologique créée des données mais pas des concepts. Je ne crois pas en l’automatisation, selon moi pour comprendre il faut travailler. Je suis donc assez sceptique quand à l’utilisation d’outil de plus en plus performant pour remplacer ce que nous devons faire : réfléchir. Un chercheur c’est quelqu’un qui réfléchit, qui invente de temps en temps et qui innove. Ce n’est pas une personne qui appuie sur un bouton en attendant les résultats.
Il est nécessaire de revenir à la recherche conceptuelle et la valorisation viendra pratiquement automatiquement. Concernant la valorisation j’ai envie de dire que tous ces gens qui souhaitent qu’on traduise notre recherche ont tendance à oublier que pour parler une langue il faut avant tout la comprendre. De plus, je ne pense pas qu’il faille déposer beaucoup de brevet. La qualité d’un labo n’est pas dans la quantité de brevets déposés mais plutôt dans la qualité. Il suffit d’un bon brevet.

L’INMED est partenaire de plusieurs projets de création d’entreprise accompagnés par l’Incubateur Inter-universitaire Impulse. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Nous n’avons pas été partenaire d’OZ BIOSCIENCES au départ. Ils sont venus s’installer à la pépinière leur rapport avec le voisinage a été prolifique puisque ca leur a permis d’améliorer leur produit pour le rendre plus accessible au cerveau. D’ailleurs voilà une très belle illustration de ce dont je vous parlais sur le fait de mélanger les équipes de chercheurs afin qu’ils travaillent ensemble.
Nous ne sommes donc pas au départ de cette idée mais la proximité du lieu à amener les chercheurs à se côtoyer et à échanger informellement des idées.
NEUROSERVICE est une illustration typique de l’autre type de voisinage. Bruno Buisson est un ancien chercheur brillant qui travaillait autrefois dans un de ces cadres « téléguidés ». Il a eu l’idée de monter une entreprise qui fait de la physiologie au service des gens qui justement n’en font pas. C’est exactement le créneau qui manquait et ca marche très bien.
Concernant NEUROKIN je suis l’un des inventeurs des  observations selon lesquelles les neurones affectés après une crise d’épilepsie et /ou d’ischémie cérébrale expriment les CDKs de façon retardée  et de la proposition d’agir sur ces molécules afin d’empêcher les effets tardifs des maladies.
Vous avez là un autre exemple assez typique de la recherche fondamentale. Il y a une dizaine d’années nous travaillons sur la question suivante « une crise d’épilepsie ou un trauma crânien est un neurone qui meurt, pourquoi ce neurone là et pas un autre ? ». On s’est alors aperçu que certains neurones qui meurent ont des propriétés particulières ; 24 heures après l’insulte ou l’agression si vous préférez, ils expriment un gène qui précède l’expression de la mort. On a émit l’hypothèse que ces gènes étaient des « gènes suicide » et qu’on pouvait les bloquer. Avec Serge Timsit on a trouvé un chercheur à Roscoff, Monsieur Laurent Meyer, qui est l’expert mondial de ce genre de molécules. Il avait mis au point une molécule appelée la roscovitine (C’est en disséquant des oursins qu’il a découvert la molécule) qui bloque ces signes là. Effectivement on s’est rendu compte que ca bloquait la mort des neurones. Vous voyez il s’agit encore d’une autre direction que la recherche téléguidée là.
Nous sommes en train de créer transfection In Utéro. L’idée est la suivante : si les maladies neurologiques naissent souvent in utéro, il faudrait développer des modèles permettant de reproduire ces « maladie » in utéro afin de voir comment le cerveau se développe quand certaines de ces cellules sont confrontées à une mutation génétique anormale ou à une perturbation d’origine pharmacologique. Hors les approches classiques (souris transgéniques) ne marchent pas bien. Nous avons à l’INMED une plateforme assez unique dans laquelle sur une seule et même grande surface nous pouvons prendre des animaux (souris ou rates gestantes par exemple), les opérer sous anesthésie et introduire dans le cerveau de l’embryon une mutation qui chez l’homme produit une maladie neurologique. Après cette intervention chirurgicale l’accouchement se fait normalement. L’avantage est que vous aurez quelques dizaines ou centaines de milliers neurones qui seront verts (grâce à une protéine fluorescente introduite en même temps que la mutation) dans lesquelles la mutation s’exprime et le reste du cerveau est normal. Donc ce n’est pas tout le cerveau qui est atteint mais seulement un petit bout. Ce qui nous permet d’étudier les rapports entre les neurones qui n’ont pas la protéine mutée et leurs voisins qui eux l’ont. On a découvert qu’il y a un grand nombre de neurones qui ne migrent pas et qui restent immatures sur le plan électrique ce qui leur donne des propriétés particulières. Nous nous sommes  rendu compte qu’il y a un des causes très précoces de maladies tardives qui sont liées à une malformation du cortex ou d’autres structures cérébrales.
Transfection in Utéro a pour but, si la société se créée, de proposer à des chercheurs et/ou des sociétés pharmaceutiques d’accéder à ces modèles pour investiguer et comprendre des mécanismes physiopathologiques de même que d’évaluer des molécules pouvant corriger partiellement ou complètement les anomalies.
 
Le 14 septembre 2009 a eu lieu la passation de direction à l’INMED, pouvez-vous nous parler de vos 10 ans à l’INMED ?
Ca fait 23 ans que je dirige l’unité qui au départ était à Port-Royal. Après mes treize premières années passées là bas, j’ai eu envie de changement et je me suis donné un challenge de créer quelque chose d’original : Un institut fait par un architecte choisi avec une école dedans, des biotechnologies et de la recherche fondamentale riche. Mon équipe composée d’une dizaine de techniciens et d’une vingtaine de chercheurs m’a suivit.
Aujourd’hui il y a plus de cent personnes et je peux dire que le projet a été pleinement réussit car tout ce que je voulais faire existe. Je pense que l’INMED est un succès, et en tout cas l’évaluation par nos pairs est très positive.
De plus, je suis ravi que mon successeur Alfonso Represa un chercheur brillant qui a été choisi par ses pairs ait déjà marqué sa trace avec brio. Je suis certain que l’INMED ira de l’avant avec lui.

 

 
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